Laurence, pour commencer, pouvez-vous nous présenter Info Jeunes France et expliquer en quoi votre rôle vous place au cœur des réflexions actuelles sur l’intégration de l’information jeunesse dans les politiques publiques ?
Info Jeunes France est la tête de réseau nationale du service public de l’information jeunesse, labellisée par l’État. Sa mission: garantir à chaque jeune, quel que soit son territoire, un accès gratuit, neutre et fiable à une information qui lui permet de faire des choix éclairés — que ce soit en matière d’orientation, d’accès aux droits, de santé, de mobilité ou d’insertion professionnelle.
Concrètement, nous ne sommes pas dans l’accompagnement individuel direct, mais dans la structuration du réseau national composé de CRIJ ( centre régional d’informations jeunesse) , de SIJ ( service d’information jeunesse), présents partout en France 1 100 structures, y compris en Outre-mer. Notre rôle est d’outiller, d’harmoniser et de soutenir ces acteurs pour garantir une information cohérente, lisible et accessible sur l’ensemble du territoire. C’est un enjeu majeur, car aujourd’hui encore, les inégalités d’accès à l’information restent très marquées selon les territoires et les parcours des jeunes.
Ce qui change aujourd’hui, et qui rend notre action particulièrement stratégique, c’est que l’information jeunesse n’est plus seulement perçue comme un service, mais comme un véritable levier de politique publique. Les travaux de l’INJEP le montrent bien : l’accès à une information fiable conditionne directement l’accès aux droits, la réussite des parcours et, plus largement, l’égalité des chances. Autrement dit, un jeune mal informé est un jeune qui risque de passer à côté de ses droits ou de ses opportunités.
Dans ce contexte, mon rôle, en tant que cheffe de projet et chargée de mission nationale, s’ancre aussi fortement dans les dynamiques territoriales : j’échange régulièrement avec les directeurs et les équipes des structures du réseau, notamment les CRIJ et les SIJ, pour comprendre les réalités locales, identifier les besoins et faire remonter ces éléments au niveau national. L’objectif est de garantir que les politiques publiques prennent pleinement en compte la diversité des territoires et des parcours des jeunes.
Je suis notamment très engagée sur les questions liées aux jeunes ultramarins, pour lesquels les enjeux d’information sont encore trop importants. Chaque année, près de 19 000 d’entre eux quittent leur territoire pour venir étudier dans l’Hexagone. Or, ce départ ne se résume pas à une inscription sur Parcoursup : il implique une compréhension fine des démarches administratives, de l’accès aux droits, du logement, du système de santé… Autant de dimensions où l’information joue un rôle déterminant.
Aujourd’hui, le véritable enjeu est donc d’intégrer pleinement l’information jeunesse dans les grandes politiques publiques — qu’il s’agisse de mobilité, de santé, d’éducation ou d’insertion. Parce qu’au fond, l’information n’est pas seulement un contenu : c’est un outil d’émancipation, de prévention et de cohésion sociale. Et c’est précisément à cet endroit-là, entre expertise de terrain et construction des politiques publiques, que se situe mon action.
Quand on parle de « l’information jeunesse au cœur des politiques publiques », concrètement, de quoi parle-t-on selon vous : s’agit-il d’un droit fondamental, d’un levier d’insertion, d’un outil de participation citoyenne… et comment ces différentes dimensions se traduisent-elles dans vos actions au niveau national ?
Quand on parle d’« information jeunesse au cœur des politiques publiques », on parle d’abord d’un principe démocratique. C’est un droit fondamental : celui, pour chaque jeune, d’accéder à une information fiable, compréhensible et adaptée, quel que soit son territoire ou son milieu social. Sans information, il n’y a pas d’égalité réelle d’accès aux droits. Un dispositif peut exister, mais s’il n’est pas connu, il reste invisible.
Mais l’information jeunesse est aussi un levier d’insertion. Une information structurée et contextualisée permet aux jeunes de faire des choix éclairés — en matière d’orientation, de formation, de mobilité ou de santé. Elle sécurise les parcours et limite les ruptures, dans un environnement souvent complexe.
Enfin, c’est un outil de participation citoyenne. Informer, ce n’est pas seulement transmettre : c’est permettre aux jeunes de comprendre, de s’exprimer et de s’engager. C’est reconnaître leur place d’acteurs dans la société.
Au niveau national, ces trois dimensions guident très concrètement nos actions. Nous travaillons à intégrer l’information jeunesse dans les grandes stratégies publiques, pour qu’elle soit pensée comme un levier structurant. Nous veillons aussi à la cohérence territoriale, en lien étroit avec les acteurs de terrain, notamment dans les territoires les plus fragiles. Enfin, nous contribuons aux espaces de concertation pour faire remonter les réalités vécues par les jeunes et éclairer la décision publique.
En résumé, l’information jeunesse est à la fois un droit, un levier et un outil d’émancipation. C’est cette articulation qui en fait aujourd’hui un enjeu central des politiques publiques.
Vous travaillez au contact de réseaux territoriaux très variés : quelles sont, sur le terrain, les principales difficultés rencontrées pour faire reconnaître l’information jeunesse comme une priorité des collectivités et de l’État (moyens, gouvernance, coordination, culture de l’évaluation…) ?
Sur le terrain, la première difficulté reste souvent celle de la reconnaissance.
L’information jeunesse est encore parfois perçue comme un service complémentaire, alors qu’elle constitue en réalité une véritable infrastructure démocratique. Tant qu’elle n’est pas identifiée comme un levier transversal — en lien avec l’insertion, la santé, la mobilité ou la citoyenneté — elle peut passer au second plan dans les arbitrages.
La deuxième difficulté tient à la gouvernance.
Les politiques de jeunesse mobilisent une grande diversité d’acteurs — État, collectivités, réseaux associatifs — ce qui peut entraîner une forme de dispersion. L’information jeunesse, par nature transversale, nécessite une coordination fine et une vision partagée. Sans cela, les actions peuvent exister, mais manquer de lisibilité et d’impact.
Il y a aussi, bien sûr, la question des moyens.
Au-delà des financements, c’est la question des ressources humaines qui est centrale. L’information jeunesse repose sur des professionnels formés, capables d’écouter, de traduire, de contextualiser. Dans certains territoires, la fragilité des postes ou le manque de stabilité peut freiner la structuration du service.
Enfin, il existe un enjeu important autour de l’évaluation.L’impact de l’information jeunesse est réel, mais souvent diffus : une décision mieux éclairée, une démarche facilitée, une rupture évitée. Ce sont des effets difficiles à mesurer à court terme. Il y a donc un travail à poursuivre pour mieux objectiver cet impact, avec des indicateurs à la fois qualitatifs et quantitatifs.
Cela étant dit, les choses évoluent.
De plus en plus de collectivités prennent conscience que l’information jeunesse est un outil stratégique. Elle permet d’anticiper certaines fragilités, de mieux orienter les politiques publiques et de recréer du lien avec les jeunes, notamment là où la confiance envers les institutions est plus fragile.
Aujourd’hui, l’enjeu n’est plus tant de démontrer son utilité que de l’inscrire durablement comme un pilier des politiques publiques, avec des moyens, une gouvernance claire et une capacité d’évaluation renforcée.
Pouvez-vous partager un ou deux exemples précis de politiques publiques (emploi, logement, mobilité, santé, engagement, ruralité…) où l’intégration d’un dispositif Info Jeunes en amont a réellement changé la donne pour l’accès aux droits et l’autonomie des jeunes ?
Oui, et c’est précisément dans ces situations que l’on mesure la valeur stratégique de l’information jeunesse.
Un premier exemple très concret concerne la mobilité des jeunes ultramarins.
Chaque année, près de 19 000 jeunes quittent leur territoire pour venir étudier dans l’Hexagone. Des dispositifs d’aide existent — financés par l’État ou les collectivités — mais une partie des jeunes n’y accède pas, simplement faute d’information claire sur les démarches, les délais ou les conditions d’éligibilité.
Dans les territoires où des dispositifs Info Jeunes ont été intégrés en amont — avec des permanences, des ateliers collectifs et un accompagnement structuré — on observe des effets très concrets : des départs mieux préparés, moins de ruptures administratives, une anticipation du logement et des droits sociaux.
L’information devient ici un véritable outil de sécurisation des parcours. Ce n’est plus seulement « informer », c’est permettre de construire un projet de mobilité dans de bonnes conditions.
Un deuxième exemple concerne l’accès aux droits en matière de santé.
Dans certains territoires ruraux ou quartiers prioritaires, des jeunes renoncent encore à des soins ou à un accompagnement, faute de comprendre les démarches ou de savoir à qui s’adresser. En intégrant les structures Info Jeunes dans les stratégies locales — en lien avec les missions locales, les centres sociaux ou les maisons France Services — on constate une amélioration du recours aux droits : affiliation à la sécurité sociale, accès à une complémentaire santé, orientation vers des dispositifs de soutien psychologique.
Là encore, l’impact est très concret : un jeune qui comprend ses droits est un jeune qui peut agir.
Dans ces deux exemples, ce qui change réellement la donne, c’est l’anticipation.
Lorsque l’information jeunesse est pensée en amont des politiques publiques — et non comme un simple relais en aval — elle devient un levier d’autonomie, de prévention et d’égalité réelle.
C’est cette logique que nous portons au niveau national : faire de l’information jeunesse un maillon structurant des parcours, au service des jeunes et des politiques publiques.
La fragmentation de l’information, la défiance envers les institutions et la surcharge numérique compliquent fortement le parcours d’un jeune : comment Info Jeunes France s’adapte-t-il à ces nouveaux usages (réseaux sociaux, IA, plateformes, médiation de proximité) tout en garantissant une information fiable, neutre et compréhensible ?
Vous avez raison : aujourd’hui, le défi n’est plus l’absence d’information, mais sa surabondance.
Les jeunes évoluent dans un environnement où les sources sont multiples, parfois contradictoires, avec une forte présence de contenus rapides, viraux, et pas toujours fiables. À cela s’ajoute une défiance croissante envers les institutions. Dans ce contexte, l’enjeu n’est plus seulement d’informer, mais de recréer de la confiance.
Face à cela, Info Jeunes France adapte son action à plusieurs niveaux.
D’abord, nous allons là où sont les jeunes.
Cela passe par une présence renforcée sur les réseaux sociaux, avec des formats courts, clairs, pédagogiques, qui répondent à des questions concrètes. L’objectif est simple : rendre l’information compréhensible et utile, sans la dénaturer.
Ensuite, nous affirmons le rôle central de la médiation humaine.
La technologie, y compris l’intelligence artificielle, peut faciliter l’accès à l’information, mais elle ne remplace pas l’accompagnement. Les professionnels de l’information jeunesse sont là pour contextualiser, vérifier, traduire. Ils prennent en compte la situation globale du jeune, ce qu’aucun outil automatisé ne peut faire pleinement aujourd’hui.
Nous développons aussi des outils numériques innovants, mais avec une exigence constante : garantir une information fiable, neutre et indépendante. C’est le socle même de notre action, encadré par une charte nationale qui garantit la gratuité, l’absence de discrimination et la qualité de l’information.
Enfin, nous restons très attachés à la proximité.
Les permanences locales, les actions « hors les murs », les interventions dans les établissements ou en milieu rural restent essentielles. Dans un contexte de défiance, la relation humaine est souvent ce qui fait la différence.
Notre ligne est claire : être modernes dans les formats, mais exigeants sur le fond.
Plus l’environnement informationnel est complexe, plus le rôle d’un service public d’information fiable devient stratégique.
Si l’on se projette à 5–10 ans, comment imaginez-vous l’évolution de la place de l’information jeunesse dans les politiques publiques françaises et européennes : quels seraient, selon vous, les chantiers structurants à ouvrir dès maintenant (cadre législatif, financement, coordination interministérielle, reconnaissance du métier d’informateur jeunesse, etc.) ?
À 5–10 ans, je pense que l’information jeunesse va changer de statut.
On va passer d’un service perçu comme utile à une véritable infrastructure publique essentielle, au même titre que l’orientation ou l’accès aux droits. Parce que les parcours deviennent plus complexes, plus numériques, et que les inégalités d’accès à l’information risquent de se creuser si on ne structure pas une réponse solide.
Pour accompagner cette évolution, plusieurs chantiers doivent être ouverts dès maintenant.
D’abord, clarifier le cap politique.
L’information jeunesse doit être pleinement reconnue comme un levier des politiques publiques, et non comme un simple relais. Cela suppose de l’inscrire plus clairement dans les stratégies nationales et, à terme, dans des cadres plus structurants.
Ensuite, sécuriser les financements.
Aujourd’hui, beaucoup de dispositifs reposent encore sur des équilibres fragiles. L’enjeu, à moyen terme, est d’aller vers des modèles plus lisibles et pluriannuels, articulés entre l’État et les collectivités, pour garantir la continuité du service.
Il y a aussi un enjeu fort de coordination.
Les politiques de jeunesse sont, par nature, transversales — elles touchent à l’éducation, à l’emploi, à la santé, au logement, au numérique. L’information jeunesse doit être intégrée à cette architecture, avec une coopération renforcée entre les acteurs nationaux et territoriaux.
Un autre chantier clé concerne la reconnaissance du métier.
Dans un monde saturé d’informations, le rôle des professionnels de l’information jeunesse devient stratégique : vérifier, traduire, accompagner, lutter contre la désinformation. Cela suppose de renforcer la formation, les compétences et la reconnaissance de cette fonction.
Enfin, il y a évidemment le sujet du numérique et de l’intelligence artificielle.
La question n’est pas seulement technologique, elle est profondément politique : comment garantir, dans un environnement dominé par les plateformes et les algorithmes, une information fiable, neutre et accessible à tous ? L’information jeunesse a un rôle à jouer comme repère public, avec des contenus validés, une médiation humaine et une exigence éthique forte.
En résumé, si l’on veut que l’information jeunesse prenne toute sa place demain, il faut agir dès aujourd’hui sur quatre piliers : un cap politique clair, des financements stabilisés, une coordination renforcée et une reconnaissance affirmée des métiers — avec, en toile de fond, une stratégie numérique pensée comme une question de service public.
Pour conclure, quel message souhaiteriez-vous adresser aux décideurs publics, mais aussi aux jeunes eux-mêmes, sur l’urgence de considérer l’information jeunesse non plus comme un « plus » optionnel, mais comme une condition indispensable de toute politique publique qui se veut réellement tournée vers la jeunesse ?
Si je devais résumer, je dirais ceci :
On ne peut pas prétendre mener une politique publique en direction de la jeunesse sans garantir un accès réel à l’information.
Aux décideurs publics, je voudrais dire que l’information jeunesse est une condition d’égalité.
Chaque dispositif, chaque réforme, chaque budget n’a d’impact que s’il est compris, accessible et approprié par les jeunes concernés. Sans cela, la politique publique n'en reste que théorique.
Investir dans l’information jeunesse, c’est investir dans l’efficacité de l’action publique. C’est prévenir les ruptures plutôt que les réparer, et c’est aussi renforcer la confiance entre les institutions et les jeunes. Cela suppose de considérer l’information non pas comme un flux descendant, mais comme un dialogue.
Aux jeunes, je voudrais dire que l’information est un pouvoir.
Comprendre ses droits, connaître ses options, savoir vers qui se tourner, c’est ce qui permet de choisir plutôt que de subir. L’information jeunesse est là pour ça : éclairer, accompagner, sans jugement, en toute neutralité.
Nous vivons dans un contexte de complexité croissante, de surcharge numérique et parfois de défiance. Dans ce paysage, considérer l’information jeunesse comme un pilier et non comme un « plus » est un choix politique fort.
Au fond, une politique réellement tournée vers la jeunesse ne se mesure pas seulement aux dispositifs qu’elle crée, mais à la capacité des jeunes à s’en saisir. Et cette capacité commence toujours par une chose simple, mais essentielle : une information fiable, compréhensible et accessible à tous.
Crédit Photo : Patrice Ajavon
Pour en savoir plus : https://infojeunesfrance.org/